EnglishՀայերենРусский

Interviews, articles et commentaires

Interview de Shavarsh Kocharyan, Vice-ministre des Affaires Etrangères d’Arménie au journal autriche “Die Tagespost”

23.06.2016

Question : L’Arménie accepta le christianisme en l’an 301 en tant que religion officielle du royaume et de son peuple. Comment décririez-vous le rôle de la foi chrétienne dans l’identité de l’Arménie aujourd’hui ?

Shavarsh Kocharyan : Le christianisme devrait être considéré comme un système de valeurs qui forme la base de la démocratie contemporaine, plutôt qu’une simple religion. Le fait d’avoir été les premiers à adopter le christianisme en tant que religion d’Etat en 301 joua un rôle crucial dans l’histoire du peuple arménien. Comme l’histoire l’a montré, le système de valeurs chrétiennes est devenu partie intégrante de l’identité arménienne, et, dans un contexte de répression de la part des puissances extérieures, la lutte pour la préservation de l’identité devenu une lutte pour la sauvegarde de ce système de valeurs et de la foi chrétienne.

Question : Au cours de l’histoire, l’Arménie a été la plupart du temps menacée par des puissances supérieures adjacentes. Comment l’identité nationale arménienne a-t-elle été capable de survivre ?

Shavarsh Kocharyan : Il ne serait pas exagéré de comparer toutes les nations du monde avec la partie émergée de l’iceberg. De nombreuses nations ont disparu, mais ici nous ne parlons pas d’une disparition physique en tant que telle, mais plutôt d’une perte d’identité et d’une assimilation à d’autres nations.

Malgré de nombreuses campagnes de destruction et malgré le joug des grandes puissances, le peuple arménien a survécu grâce à sa lutte pour la préservation de son identité fondée sur le système de valeurs chrétiennes.

Question : L’Arménie est-elle aujourd’hui en lutte pour sa survie à cause de la Turquie ou de l’Azerbaïdjan – dans le cas du Haut-Karabakh ?

Shavarsh Kocharyan : Différents Etats arméniens ont existé tout au long de son histoire millénaire. Cependant, pendant des siècles les Arméniens ont manqué d’indépendance. Au XXe siècle, les Arméniens ont eu à deux reprises la chance exceptionnelle de retrouver leur indépendance. La Première République d’Arménie, établie en 1918, n’a duré que 3 ans et a ensuite été intégrée de force à la Russie Bolchévique, en tant qu’unité fédérative.

Le Haut-Karabakh ou Artsakh, cité par des auteurs antiques comme Strabo, Plutarque, Pline, Claude Ptolémée, Dion Cassius et d’autres comme faisant partie de l’Arménie historique, avait toutes les caractéristiques de la souveraineté entre 1918 et 1921 et a été reconnu par la Société des Nations comme un territoire contesté. En 1921, par une décision du Bureau du Parti Communiste Bolchévique, le Haut-Karabakh a été incorporé dans le nouvel Azerbaïdjan soviétisé, en contradiction totale avec la volonté du peuple d’Artsakh.

En 1991, l’Arménie et le Haut-Karabakh ont organisé des référendums d’indépendance en parfaite conformité avec la loi internationale et la Constitution de l’Union Soviétique encore existante, qui ont servi de fondement à la mise en place de la République d’Arménie et de la République du Haut-Karabakh contemporaines.
A la suite de l’effondrement de l’URSS, les deux Etats arméniens ont su avancer sur la voie de la démocratie pour développer leur société. Le Haut-Karabakh est confronté à de nouveaux défis, notamment ceux de surmonter les conséquences de l’agression azérie déclenchée contre le Haut-Karabakh autodéterminé au début des années 1990, les tensions constantes maintenues par l’Azerbaïdjan le long de la Ligne de contact avec le Haut-Karabakh mais aussi l’éventualité de la reprise des hostilités, comme en témoigne celle d’avril cette année.

L’Arménie garantiera la sécurité du peuple du Haut-Karabakh en utilisant ses capacités maximales en cas d’agression militaire contre la République du Haut-Karabakh. La République du Haut-Karabakh lutte en faveur d’une reconnaissance internationale, toutefois pour l’instant, pas un seul Etat, y compris l’Arménie, ne reconnaît de droit la République du Haut-Karabakh, afin de ne pas compromettre le processus de négociation médié par les co-présidents du groupe de Minsk de l’OSCE. L’un des éléments clefs du processus est la détermination du statut légal final du Haut-Karabakh à travers une expression juridiquement contraignante de la volonté de son peuple.

Les actes barbares commis par les postes de l’armée azérie pendant l’agression récente contre le Haut-Karabakh, à savoir le pilonnage des écoles entraînant la mort et les blessures d’enfants innocents, les tortures brutales, la mutilation et le meurtre de trois personnes agées, dont une vieille femme de 92 ans, la décapitation, à la manière de l’Etat Islamique (EIIL), de trois soldats prisonniers des forces armées du Haut-Karabakh, ainsi que la récompense par le Président des auteurs de ces crimes de guerre, révèlent simplement pourquoi le Haut-Karabakh ne peut pas faire partie de l’Azerbaïdjan.

Le Président de l’Azerbaïdjan a commencé à présenter des revendications territoriales à la République d’Arménie, déclarant que le territoire d’Arménie sépare la Turquie et l’Azerbaïdjan, et que l’affiliation de ces territoires à l’Arménie est une injustice historique.

Et en ce qui concerne la Turquie, elle soutient entièrement l’Azerbaïdjan sur la question du Haut-Karabakh.

Question : A quel point la relation est-elle contaminée entre l’Arménie et la Turquie : à cause de l’histoire et à cause du partenariat de la Turquie et de l’Azebaïdjan ?

Shavarsh Kocharyan :
Deux facteurs entravent la normalisation des relations entre la Turquie et l’Arménie. Le premier est la négation du Génocide des Arméniens par la Turquie, commis par l’Empire Ottoman en 1915, et deuxièmement, la Turquie a fermé unilatéralement la frontière avec l’Arménie afin de soutenir la politique de blocus de l’Azerbaïdjan. Ainsi la frontière entre l’Arménie et la Turquie est la seule frontière fermée en Europe.

Par l’initiative de l’Arménie et le soutien des Etats médiateurs, les protocoles sur la normalisation des relations entre l’Arménie et la Turquie ont été rédigés et signés à Zurich en 2009. Les protocoles visaient une normalisation étape par étape des relations entre les deux Etats sans aucune condition préalable. Cependant, les autorités turques ont compromis le processus de ratification des Protocoles, en mettant en avant des conditions préalables liées à la négation du Génocide des Arméniens et en présentant des revendications pro-azéries concernant le problème du Haut-Karabakh. En conséquence, la Turquie, soutenant l’Azerbaïdjan, continue le blocus de l’Arménie et par ses déclarations encourage l’Azerbaïdjan à poursuivre le renforcement de son attitude toujours plus destructrice dans le processus de négociation du Haut-Karabakh. A son tour l’Azerbaïdjan nie avec encore plus de détermination la réalité du Génocide des Arméniens commis par l’Empire Ottoman. Cela vient du fait que l’Azerbaïdjan est l’héritier de la politique génocidaire de l’Empire Ottoman contre les Arméniens, ce qui a été prouvé par les pogroms et les nettoyages ethniques contre la population arménienne à Sumgait, Baku, Kirovabad et d’autres endroits, commis en réponse à la volonté du peuple du Haut-Karabakh à exercer son droit à l’autodétermination.

Dans ce contexte, ce n’est pas un hasard si le Chef de l’Azerbaïdjan proclame que les Arméniens du monde entier sont l’ennemi numéro un du pays, et qu’il glorifie et récompense les criminels qui ont tué des Arméniens, comme ce fut le cas pour les meurtriers ayant supprimé un officier arménien dans son sommeil pendant le séminaire de formation organisé par l’OTAN à Budapest et ayant décapité des soldats prisonniers arméniens pendant l’agression azérie. La ratification des Protocoles entre l’Arménie et la Turquie, parallèlement au refus de nier le Génocide des Arméniens, a testé la disposition actuelle de la Turquie à rentrer dans l’Europe et adopter le système de valeurs européennes. Ce n’est pas un hasard si l’échec de ce test a chevauché le moment où la Turquie a fait marche arrière au sujet de la paix européenne.

Question : Que signifie le Génocide pour l’identité des Arméniens (aussi bien en Arménie que dans la diaspora) aujourd’hui ?

Shavarsh Kocharyan : Un million et demi d’Arméniens sont devenus les victimes du Génocide des Arméniens et une centaine de milliers d’Arméniens ont perdu leur patrie, parcourant ainsi le monde entier. Et il n’y a presque aucun Arménien qui n’ait pas été affecté par le Génocide. Ainsi, la souffrance du Génocide augmente d’autant plus que nous sommes confrontés à ce déni.

Le peuple arménien, qui a survécu au premier Génocide du XXIème siècle, pense que la reconnaissance et la condamnation des génocides n’est pas seulement une question de rétablissement de la justice envers les personnes qui l’ont subi, mais aussi de nécessité pour l’humanité toute entière de prévenir des éventuels génocides à l’avenir.

Ce n’est pas un hasard si l’Arménie a engagé la résolution sur la prévention des génocides, adoptée par voie de consensus au Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies à Genève, co-parrainée par plus de soixante-dix Etats et fondée sur les recommandations de l’Assemblée Générale des Nations Unies (AGNU) pour faire du 9 décembre la date de Commémoration et de Dignité des victimes de crime de génocide et la prévention de ce dernier. La Résolution considère que les tentatives de négation et de justification du crime de génocide sont un obstacle majeur aux étapes vers la prévention des génocides.

Le Forum Global « Contre le crime de génocide » lancé dans le cadre de la commémoration du Centenaire du Génocide des Arméniens et tenu régulièrement à Erevan, sert les mêmes objectifs et a su transformer en plateformes d’échanges des idées sur l’objet du différend entre les historiens du génocide et les représentants des différents Etats.

La nation arménienne, une rescapée de génocide et un témoin de nouvelles tentatives de commettre un génocide ainsi que de nouvelles stratégies de sa négation, est convaincu qu’aujourd’hui, tout comme il y a un siècle, la question de la prévention des crimes contre l’humanité reste un impératif.

Question :
La Russie semble être la force protectrice de l’Arménie. Pourtant au même moment Moscou alimente l’armement de l’Azerbaïdjan. Quel rôle joue la Russie concernant la paix et la stabilité dans cette zone ?

Shavarsh Kocharyan : Rappelons que l’Arménie et le Haut-Karabakh comptent avant tout sur leurs propres capacités en ce qui concerne les questions de défense et de sécurité. En même temps, l’Arménie considère que le renforcement de la coopération avec différents pays et institutions internationales jouent un rôle modérateur contre les tentatives de compromettre la stabilité régionale. La politique de coopération militaire de l’Arménie avec la Russie sert le même objectif.

La Russie considère traditionnellement le Sud-Caucase comme sa zone d’influence et tente de poursuivre une politique équilibrée avec d’autres Etats régionaux, découlant de ses propres intérêts. Sa politique équilibrée est également enracinée dans son implication dans le processus de paix du Haut-Karabakh, en tant que l’un des trois co-présidents du groupe de Minsk de l’OSCE.

Ce fut la Russie qui, grâce à sa médiation, réalisa l’accord trilatéral sur l’armistice entre l’Azerbaïdjan, le Haut-Karabakh et l’Arménie, signé en mai 1994, qui sert de base au processus pacifique des négociations sous la tutelle du groupe de Minsk de l’OSCE. Le cessez-le-feu a été violé en avril dernier par l’agression déclenchée contre le Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan. Et encore une fois, grâce à la médiation de la Russie, un engagement verbal a été conclu le 5 avril pour rétablir le régime de cessez-le-feu de 1994.

Question : Quelles sont vos attentes de la part de l’Europe en ce qui concerne la stabilité et l’autodétermination des Arméniens ?

Shavarsh Kocharyan : La République d’Arménie et la République du Haut-Karabakh, deux Etats arméniens autodéterminés en 1991, apprécient vivement l’attitude des pays européens sur la résolution du problème du Haut-Karabakh par des moyens exclusivement pacifiques, et sur le maintien de la paix et de la stabilité dans notre région. En même temps, il est important pour la communauté internationale de réduire de façon ciblée les déclarations sur la détérioration de la situation dans la région, sachant que l’Azerbaïdjan perçoit les propos tolérants fondés sur le système de valeurs européennes comme une carte blanche pour mener sa politique intolérante.

L’Europe peut contribuer à prévenir l’Azerbaïdjan sur les retenues des accords conclus le 16 mai à Vienne entre les Présidents de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan. Ces accords proposent la mise en place d’un mécanisme d’enquête contre les violations de cessez-le-feu subventionné par l’OSCE tout au long de la Ligne de Contact entre le Haut-Karabakh, l’Azerbaïdjan et la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ce qui permettra d’identifier les initiateurs de chaque incident de violation du cessez-le-feu.

La mise en place du mécanisme, ainsi que l’élargissement de l’équipe de surveillance du Représentant Personnel du Président en exercice de l’OSCE et l’amélioration de ses capacités contribuera au renforcement du cessez-le-feu et la prévention de nouvelles hostilités, qui peuvent créer les conditions nécessaires à la mise en place effective du processus de négociation.

Question : Qu’espérez-vous de la visite du Pape François en Arménie ?

Shavarsh Kocharyan : La visite du Pape François en Arménie a une importance pour tous les chrétiens, en tant que visite du premier pays chrétien.

L’enthousiasme avec lequel le peuple arménien a attendu la visite du Pontifex est due au fait que le 12 avril de l’année dernière, pendant la messe à la Basilique Saint Pierre dédiée au 100e anniversaire du Génocide des Arméniens, le chef catholique a partagé la souffrance de la nation arménienne et a demandé instamment à la Turquie de se confronter à son histoire et de rendre hommage aux descendants du Génocide des Arméniens.

Cette visite a aussi créé l’occasion pour notre peuple, en Arménie et dans la diaspora, d’exprimer notre gratitude auprès du Pape François pour sa position sur le Génocide des Arméniens fondée sur des principes, ce qui avait été démontré avant son élection en tant que Pape. En même temps, je saisis moi-même cette occasion pour remercier tous les pays ayant reconnu le Génocide des Arméniens et spécifiquement l’Autriche, dont le Parlement a adopté une déclaration reconnaissant le Génocide le 22 avril 2015, un siècle après.

Question : Le Pape, qui visitera également la Géorgie et l’Azerbaïdjan en septembre, pourrait-il contribuer à la réconciliation entre les puissances voisines ?

Shavarsh Kocharyan : En dépit de toutes les tentatives effectuées par l’Azerbaïdjan pour ajouter une dimension religieuse au conflit du Haut-Karabakh et l’intensification des relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, cela n’est pas la vérité. L’essence du problème est enracinée dans le droit du peuple du Haut-Karabakh à disposer de lui-même et à décider de son propre sort et de son avenir, alors que dans la réponse de l’Azerbaïdjan se sont manifestés de la violence, des nettoyages ethniques et une guerre de grande ampleur.

Nous croyons que la visite du Pape en Arménie et les prochaines visites en Géorgie et en Azerbaïdjan en septembre symbolisent un message de tolérance et de paix dans toute la région. 

|