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Interviews, articles et commentaires

L'article d'Edward Nalbandian dans la revue «Politique Internationale »

06.02.2015

Haut-Karabagh : un règlement en vue ?


C’est l’histoire d’un peuple qui a exercé son droit légitime à l’autodétermination. Un peuple qui a exprimé librement sa volonté et qui se heurte, depuis près d’un siècle, à l’hostilité de ceux qui se prétendent ses maîtres. Ce peuple, c’est celui du Haut-Karabagh.

Retour sur l’Histoire

Le Karabagh (appelé Artsakh pendant plusieurs siècles) faisait partie intégrante des royaumes arméniens. En attestent les ouvrages des auteurs anciens (Strabon, Pline l’Ancien, Claude Ptolémée, Plutarque, Dion Cassius) ainsi que les nombreux témoignages culturels et historiques de la présence arménienne (monuments, églises, cimetières, etc.).

En 1918, après l’effondrement de l’Empire russe, l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan ont déclaré leur indépendance. Peuplé majoritairement d’Arméniens — environ 95 % —, le Haut-Karabagh était alors une entité disposant des attributs de la souveraineté de facto (1). Dès cette époque, l’Azerbaïdjan a commencé à faire valoir des revendications sur ce territoire et a tenté de l’annexer par la force. De mai 1918 à avril 1920, plusieurs massacres ont été perpétrés contre la population arménienne. Pour le seul mois de mars 1920, on a dénombré environ 20 000 victimes tandis que 20 000 autres Arméniens étaient expulsés de Chouchi, capitale du Karabagh en ce temps-là. L’illégalité de ces exactions a été soulignée par la Société des Nations qui a, par ailleurs, rejeté l’adhésion de l’Azerbaïdjan au motif qu’il était impossible de définir clairement ses frontières (2).

Avec la soviétisation des républiques caucasiennes, les autorités azerbaïdjanaises reçoivent le feu vert pour annexer l’Artsakh.

Le 5 juillet 1921, le Bureau caucasien du Parti communiste russe, sous la pression de Joseph Staline, décide d’attribuer le Karabagh à l’Azerbaïdjan. Il est à noter que ce Bureau n’était nullement habilité à trancher les différends territoriaux d’un pays tiers, d’autant que l’Union des républiques socialistes soviétiques n’avait pas encore été créée et que l’Arménie comme l’Azerbaïdjan étaient des républiques indépendantes reconnues de jure.

Après la fin de son programme d’occupation, Bakou est allé encore plus loin. Alors que le Bureau caucasien du Parti communiste prévoyait la création d’une région autonome sur l’ensemble du Haut-Karabagh, seule une partie de ce territoire fut incluse dans la Région autonome du Haut-Karabagh (NKAO). Résultat : celle-ci est devenue une enclave et a été privée de frontière commune avec l’Arménie.

À l’époque soviétique, les autorités de l’Azerbaïdjan ont cherché à entraver le développement social et économique de la région en procédant à un véritable nettoyage ethnique et en détruisant ou en s’appropriant les monuments et le patrimoine culturel arméniens. Dans l’une de ses interviews (3), Heydar Aliev, l’ancien président de l’Azerbaïdjan, a avoué avoir tout mis en oeuvre pour modifier la démographie du Haut-Karabagh en faveur des Azerbaïdjanais. De fait, les Arméniens qui, en 1921, formaient 94,4 % de la population n’en représentaient plus que 76,9 % en 1989.

Les habitants de l’Artsakh n’ont jamais accepté la politique des autorités azerbaïdjanaises visant à les priver de leur droit à choisir leur propre destin. À plusieurs reprises, ils sont allés plaider leur cause devant les autorités centrales soviétiques. Plusieurs requêtes et pétitions ont été envoyées, priant Moscou de revenir sur la décision de 1921 et de les réunir à l’Arménie.

La perestroïka, lancée par Mikhaïl Gorbatchev en 1985, a fourni l’occasion de rouvrir la question. Le Mouvement populaire pour le rattachement du Haut-Karabagh à l’Arménie (dirigé par les comités « Karabagh » et « Krunk ») prend une nouvelle ampleur à partir de 1988. Ce Mouvement, qui milite pour la fin de la tutelle azerbaïdjanaise et pour le droit à l’autodétermination, a été l’un des moteurs de ce processus de libéralisation, de démocratisation et de défense des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Le 20 février 1988, le Conseil des représentants du peuple du Karabagh — le parlement local — adopte une résolution demandant aux autorités soviétiques de rattacher la région autonome du Haut-Karabagh à l’Arménie.

La réaction de l’Azerbaïdjan soviétique ne se fait pas attendre. Une nouvelle vague de nettoyage ethnique contre les Arméniens déferle sur le territoire de l’Artsakh ainsi que dans les régions de l’Azerbaïdjan peuplées d’Arméniens. En février 1988, Soumgaït est le théâtre d’un massacre qui fait des dizaines de morts. La violence ne tarde pas à gagner Bakou, Kirovabad, ainsi que d’autres villes et villages. Au total, des centaines d’Arméniens trouvent la mort dans ces pogroms, près de 400 000 autres sont obligés de fuir, trouvant refuge en Arménie, en Russie et dans les autres républiques soviétiques.

La base juridique

Le 3 avril 1990, une nouvelle loi est adoptée qui autorise les entités autonomes et les groupes ethniques à déterminer librement leur statut juridique en cas de séparation d’une république de l’UR SS. Suite à la déclaration d’indépendance de l’Azerbaïdjan soviétique, le 30 août 1991, le Haut-Karabagh se lance dans la même procédure juridique et adopte sa propre déclaration d’indépendance. Lors du référendum du 10 décembre 1991, organisé sous la supervision d’observateurs étrangers, la population du Haut-Karabagh se prononce à une majorité écrasante (plus de 99 % des votants) en faveur de l’indépendance.

Ce référendum, qui s’est déroulé à un moment où le Haut-Karabagh faisait encore partie de l’UR SS, était parfaitementconforme à la loi soviétique. En toute logique, au lendemain de la disparition de l’UR SS, deux formations étatiques ont vu le jour sur le territoire de l’ancienne République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan : la République du Haut-Karabagh et la République de l’Azerbaïdjan.

Durant des années, le Parlement européen a adopté de nombreuses résolutions de soutien à la lutte du Haut-Karabagh pour son autodétermination. Ainsi, dans sa résolution du 21 juin 1999, il a affirmé : « La région autonome du Haut-Karabagh a déclaré son indépendance suivant les déclarations semblables faites par les anciennes républiques socialistes soviétiques après l’effondrement de l’UR SS en septembre 1991. »

Ce droit des peuples à l’autodétermination est un droit fondamental consacré dans la Charte des Nations unies et réaffirmé par plusieurs autres documents internationaux fondamentaux.

Ne pouvant opposer aucun argument juridique à l’indépendance du Haut-Karabagh, Bakou a alors tenté de réduire le problème à un différend territorial entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Le conflit et le processus de paix

Au Haut-Karabagh et dans les régions environnantes peuplées d’Arméniens, le nettoyage ethnique mené par les autorités azerbaïdjanaises a rapidement laissé place à des opérations militaires de grande envergure. Celles-ci ont provoqué la mort de dizaines de milliers de personnes et causé des destructions considérables. Dans cette guerre, l’Azerbaïdjan a utilisé des mercenaires, notamment afghans et tchétchènes, en liaison étroite avec des organisations terroristes notoires.

Ces graves violations du droit international n’ont pas échappé à l’attention de la communauté internationale. En 1988-1991, le Congrès américain a condamné, à plusieurs reprises, l’agression de l’Azerbaïdjan contre les civils arméniens. Et il a adopté, en 1992, la Section 907 de l’Acte de soutien à la liberté, qui limite l’aide américaine à l’Azerbaïdjan en raison de sa politique agressive et du blocus exercé contre l’Arménie et le Haut-Karabagh.

En 1993, le Conseil de sécurité a adopté quatre résolutions appelant à la cessation des hostilités, à l’ouverture des voies de communication et à la reprise des pourparlers de paix avec toutes les parties concernées, y compris le Haut-Karabagh. Pour toute réponse, l’Azerbaïdjan s’est contenté d’intensifier ses offensives militaires. Mais, sur le terrain, le rapport des forces tournait à son désavantage et, bientôt, il n’eut d’autre choix que de demander un cessez-le-feu au Haut-Karabagh.

En mai 1994, un accord de cessez-le-feu est signé entre le Haut-Karabagh et l’Azerbaïdjan, auquel l’Arménie s’est également jointe. Un nouvel accord trilatéral sur la consolidation du cessez-le-feu est conclu en février 1995. Ces deux accords sont constamment violés par l’Azerbaïdjan.

Depuis le milieu des années 1990, des pourparlers de paix sont menés par les co-présidents du Groupe de Minsk de l’OSCE, composé de la France, de la Russie et des États-Unis. Durant la première phase, les négociations de paix impliquaient les trois parties — l’Arménie, l’Azerbaïdjan et le Haut-Karabagh. Mais, à la fin des années 1990, l’Azerbaïdjan a rompu le dialogue avec le Haut-Karabagh. Afin de préserver le processus de paix, l’Arménie a poursuivi les négociations, considérant que, à terme, le Haut-Karabagh serait nécessairement impliqué. Il sera, en effet, impossible de parvenir à un règlement durable sans sa participation ; cette approche est entièrement partagée par les co-présidents.

Les co-présidents du Groupe de Minsk n’ont pas ménagé leur peine, organisant des pourparlers réguliers à un haut niveau et multipliant les navettes entre Bakou, Stepanakert et Erevan. En pure perte : tous les efforts de paix ont été sabotés par l’Azerbaïdjan. En 2001, les parties, réunies à Paris, sont passées tout près d’un règlement. Malheureusement, Heydar Aliev, le président azerbaïdjanais de l’époque et père de l’actuel président, est revenu sur les accords élaborés dans la capitale française.

Les principes de base

En novembre 2007, lors du Conseil ministériel de l’OSCE à Madrid, les co-présidents ont présenté les principes fondamentaux du règlement du conflit du Haut-Karabagh, plus connus sous le nom de « Principes de Madrid ».

L’Azerbaïdjan a, tout d’abord, refusé publiquement d’accepter l’existence même des propositions de Madrid. Ensuite, Bakou s’est efforcé de falsifier l’essence du document et de déformer le contenu du processus de paix.

Les pays co-présidents ont donc été conduits à divulguer les grandes lignes du document de Madrid, lequel repose sur trois principes fondamentaux du droit international : le non-recours à la force ou à la menace de la force ; le droit à l’autodétermination des peuples ; et l’intégrité territoriale.

Les principaux éléments des propositions ont également été dévoilés : la détermination du statut juridique final du Haut-Karabagh par une expression juridiquement contraignante de la volonté de sa population ; un statut intérimaire pour le Haut-Karabagh jusqu’à l’organisation de la libre expression de la volonté ; des garanties de sécurité multi-niveau, incluant une opération de maintien de la paix autour du Haut-Karabagh ; le retour des territoires entourant
le Haut-Karabagh ; un corridor reliant le Haut-Karabagh à l’Arménie ; le droit de tous les réfugiés et des personnes déplacées à retourner dans leurs anciens lieux de résidence.

L’Azerbaïdjan a rejeté chacun de ces points. Il a non seulement tenté de changer l’essence du processus de négociation, mais a aussi essayé de falsifier la nature du conflit dans les différentes enceintes internationales, n’hésitant pas à induire en erreur la communauté internationale en présentant les conséquences du conflit comme ses causes.

Lors du sommet de l’OSCE qui s’est tenu à Astana en 2010, les co-présidents du Groupe de Minsk ont prévenu : « Ces éléments proposés ont été conçus comme un ensemble intégré, et toute tentative de sélectionner quelques éléments par rapport à d’autres rendrait impossible d’aboutir à une solution. »

Entre 2008 et 2011, l’ancien président russe Dmitri Medvedev s’est fortement impliqué dans le processus de paix. Il a organisé de nombreuses réunions trilatérales entre les présidents de Russie, d’Arménie et d’Azerbaïdjan, à l’occasion desquelles les parties ont adopté quatre déclarations (4).

En appui aux efforts visant à un règlement pacifique, les présidents des trois pays co-présidents ont adopté cinq déclarations (5). Des déclarations sur le règlement du conflit du Haut-Karabagh ont également été adoptées dans le cadre du sommet et des conférences ministérielles de l’OSCE (6).

L’Arménie a accueilli favorablement toutes ces déclarations et exprimé sa volonté de régler le conflit sur la base des propositions qui y sont exprimées.

De son côté, l’Azerbaïdjan a non seulement refusé d’endosser ces déclarations, mais il a rejeté toutes les versions des Principes de base du règlement du conflit du Haut-Karabagh proposées par les co-présidents du Groupe de Minsk, y compris les toutes dernières présentées aux sommets de Saint-Pétersbourg (juin 2010), d’Astrakhan (octobre 2010), de Sotchi (mars 2011) et de Kazan (juin 2011).

Nous avons participé à la réunion de Kazan, organisée à l’initiative du président Medvedev avec le soutien des présidents Obama et Sarkozy, dans un esprit positif, avec le sentiment qu’un accord sur les Principes de base était à portée de main. Les présidents américain et français avaient mis tout leur poids dans la balance. Dans un discours prononcé à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe à Strasbourg, juste avant la réunion, le président de l’Arménie, Serge Sargsian, avait déclaré que si l’Azerbaïdjan ne proposait pas de nouveaux amendements, on pouvait s’attendre à des résultats positifs. Mais, encore une fois, le sommet de Kazan n’a pas enregistré de percée, en dépit des espoirs qu’il avait suscités. Au dernier moment, l’Azerbaïdjan a fait volte-face, proposant dix amendements au texte qui était, en fait, déjà agréé. Le scénario des rencontres précédentes se répétait une nouvelle fois.

Après le sommet de Kazan

Après le sommet de Kazan, le processus de paix a connu près de deux années de stagnation. Par son attitude négative, l’Azerbaïdjan n’a pas seulement torpillé les négociations ; il a également contribué à déstabiliser la situation sur le terrain.
Durant cette période, les violations du cessez-le-feu commises par l’Azerbaïdjan et les provocations le long de la ligne de contact entre le Haut-Karabagh et l’Azerbaïdjan, ainsi que sur la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, se sont multipliées.

Les co-présidents ont reçu un mandat international pour faciliter le processus de paix, ainsi que pour contribuer à la préservation et au renforcement du cessez-le-feu existant. Ils ont défini un certain nombre de Mesures de confiance et de sécurité (MDCS) : consolidation du cessez-le-feu ; retrait des tireurs embusqués sur la ligne de contact ; création d’un mécanisme d’enquête sur les violations du cessez-le-feu. Ces propositions ont été approuvées par de grandes organisations internationales aussi bien que par le secrétaire général des Nations unies. Elles ont également été saluées par l’Arménie et le Haut-Karabagh. Mais toutes ont été rejetées par Bakou.

L’Azerbaïdjan a même refusé d’entériner la mise en place du mécanisme d’enquête qui avait pourtant été accepté par le président Aliev (déclarations de Sotchi du 5 mars 2011 et du 23 janvier 2012). Il a également menacé d’opposer son veto au vote du budget de l’OSCE pour 2012 si jamais des fonds étaient alloués à la création d’un tel mécanisme d’enquête.

L’Arménie, elle, a toujours soutenu ces Mesures de confiance et de sécurité (MDCS). Nous considérons qu’elles permettront de créer des conditions favorables aux négociations. L’Azerbaïdjan soutient le point de vue inverse et n’envisage la mise en place de ces mesures qu’après que des progrès auront été réalisés dans le processus de règlement. Cela n’a guère de sens, car il est évident que si nous parvenions à une solution, ces mesures de confiance seraient moins nécessaires. Il est tout aussi évident que, sans confiance entre les parties, aucune solution n’est possible.

Arménophobie en Azerbaïdjan

Bakou encourage ouvertement la xénophobie et attise la haine contre les Arméniens. Le président Aliev est même allé jusqu’à désigner les Arméniens du monde entier comme les « ennemis numéro un » de l’Azerbaïdjan.

Ce sentiment anti-arménien a connu son apogée avec l’affaire Safarov. En 2004, ce jeune militaire azerbaïdjanais qui participait à une formation de l’Otan en Hongrie attaque dans son sommeil un autre militaire et le tue à coups de hache au seul motif qu’il est arménien. Condamné en Hongrie où il purge sa peine, il est finalement extradé en 2012. Aussitôt rentré chez lui, au lieu d’être incarcéré, il est gracié et couvert d’honneurs. Les dirigeants azerbaïdjanais font de lui un symbole de la fierté nationale et un exemple à suivre pour les jeunes générations, s’attirant ainsi la réprobation du monde entier. Le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe s’est montré très clair : « Glorifier et récompenser un tel individu va à l’encontre de toutes les normes admises en matière de protection des droits de l’homme et d’État de droit. » Le président du Parlement européen et le président de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe ont également fait part de leur préoccupation. Quant au haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, il a déclaré que « les crimes de haine de cette gravité, à motivation ethnique, devaient être dénoncés et punis, et non pas publiquement glorifiés ». Malgré ces mises en garde, les autorités de Bakou ont continué à affirmer que ce qu’elles avaient fait « est très bien et juste » et ont fustigé en retour l’attitude de la communauté internationale.

Quand, à Vienne en novembre 2013, grâce aux efforts des co-présidents, la réunion de haut niveau entre les présidents de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan a repris après la fameuse affaire Safarov, on a cru que les négociations pourraient aller de l’avant. Une nouvelle fois, ces attentes furent déçues, l’Azerbaïdjan s’ingéniant à déstabiliser la situation dans la zone du conflit.

La partie azerbaïdjanaise a mené plusieurs incursions qui ont fait de nombreuses victimes, augmentant considérablement la tension sur le terrain. Un villageois arménien qui s’était égaré par erreur en territoire azerbaïdjanais a été arrêté, humilié devant les caméras de télévision — une tactique qu’affectionnent les organisations terroristes —, avant d’être exécuté le lendemain.

En Azerbaïdjan, des journalistes, des militants de la société civile, des représentants de l’élite intellectuelle sont persécutés en tant qu’« espions arméniens » ou « ennemis de la nation » pour la seule et unique raison qu’ils appellent à la paix et à la réconciliation. L’écrivain Akram Aylisli a ainsi été pris pour cible parce qu’il avait publié un roman (7) dans lequel il faisait allusion aux pogroms anti-arméniens de Bakou et Soumgait. Ses livres ont été brûlés sur la place publique et lui-même a dû quitter le pays pour échapper à des menaces de mort.

L’arménophobie est devenue une constante du discours politique. Les plus courageux qui se dressent contre la ligne officielle disparaissent rapidement de la scène. La manipulation de l’Histoire et la propagande ont atteint un point tel que l’Arménie, et même Erevan, ville pourtant plusieurs fois millénaire, est présentée comme un ancien territoire azerbaïdjanais.

À une époque où la protection et la promotion des droits de l’homme sont considérées comme des principes fondamentaux, l’intolérance envers les valeurs des civilisations étrangères, les dégradations du patrimoine culturel et religieux, voire son anéantissement systématique, doivent être condamnés avec la même fermeté et la même détermination que la violence exercée contre les peuples.

La destruction systématique des chefs-d’oeuvre de l’architecture arménienne et des sites sacrés, notamment le saccage entre 1998 et 2005, au Nakhitchevan (8), de milliers de croix de pierre délicatement sculptées par les maîtres arméniens entre le IXe et le XVIe siècle relève à l’évidence de cette catégorie de crimes.

Des milliers de ces sculptures médiévales géantes ont été rasées sous les yeux attentifs des autorités azerbaïdjanaises avant que la zone ne soit transformée en terrain militaire. Un acte de vandalisme sévèrement condamné par le Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS) lors de sa 16e assemblée générale : « Ce patrimoine, qui figurait parmi les trésors du patrimoine mondial, ne peut plus être aujourd’hui transmis aux générations futures. »

De nombreuses organisations internationales ont alerté l’opinion publique au sujet de ces manifestations de racisme et d’intolérance, des violations des droits de l’homme perpétrées en Azerbaïdjan et de la politique de haine dirigée contre les Arméniens. Dans son rapport sur l’Azerbaïdjan, la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) a noté avec une profonde préoccupation « le discours constamment négatif de la part des autorités et des médias vis-à-vis de la République d’Arménie » et a recommandé aux autorités azerbaïdjanaises d’«apporter une réponse appropriée à toutes les discriminations et aux discours haineux à l’encontre des Arméniens ». En guise de réponse, Bakou s’est contenté d’organiser de prétendues conférences sur la tolérance et les libertés dans l’espoir d’imposer aux autres sa conception toute personnelle des droits de l’homme…

L’Azerbaïdjan, menace pour la sécurité régionale

Fort d’une riche expérience en matière de corruption au niveau intérieur, l’Azerbaïdjan cherche à transposer ce savoirfaire dans la sphère des relations interétatiques. Dans les capitales étrangères et au sein des organisations internationales, des équipes de lobbying s’activent pour justifier la politique agressive de Bakou.

Les co-présidents du Groupe de Minsk — le président russe à Sotchi (en août 2014), le secrétaire d’État américain à Newport (en septembre 2014) puis le président français à Paris (en octobre 2014) — ont organisé des réunions au sommet avec la participation des chefs d’État d’Arménie et d’Azerbaïdjan afin de réduire la tension et d’éviter une nouvelle escalade. L’Azerbaïdjan a encore une fois refusé les propositions avancées par François Hollande sur les Mesures de confiance lors du sommet de Paris.

Immédiatement après ces réunions, la rhétorique anti-arménienne des autorités azerbaïdjanaises est montée d’un cran. Le ministre de la Défense a de nouveau affirmé que son pays résoudrait le problème du Haut-Karabagh par la voie militaire, et s’est vanté de l’augmentation de 27 % du budget de la défense ! Celuici atteindra 4,8 milliards de dollars en 2015, soit trente fois plus qu’en 2003 — l’année où Ilham Aliev a succédé à son père à la tête de l’État.

Dernière provocation en date : en novembre 2014, un hélicoptère de l’Armée de défense du Haut-Karabagh a été abattu par les forces azerbaïdjanaises au cours d’un vol d’entraînement. Bilan : trois jeunes soldats tués. Les Azerbaïdjanais ont maintenu le lieu du crash sous un feu intensif pendant près de dix jours, empêchant ainsi les équipes de sauveteurs et les représentants des organisations internationales — OSCE, Croix-Rouge — d’approcher du site. La demande des co-présidents du Groupe de Minsk d’ouvrir un corridor humanitaire pour évacuer les corps des membres de l’équipage a également été rejetée. Face à cette grave violation du droit international humanitaire, c’est finalement l’Armée de défense du Haut-Karabagh qui a dû monter une opération spéciale pour aller récupérer les dépouilles.

Bakou continue de s’opposer au Groupe de Minsk et à la communauté internationale. Non seulement il ignore les appels visant à mettre en oeuvre les mesures de confiance, mais il verse de l’huile sur le feu, assumant ainsi l’entière responsabilité de l’escalade.

Depuis vingt ans, l’Azerbaïdjan a tout fait pour saper le régime de cessez-le-feu. Les opérations militaires menées le long de la ligne de contact et à la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont entraîné des pertes en vies humaines considérables et ont fortement accru les tensions sur le terrain. Toutes les déclarations et les décisions des dirigeants de Bakou le prouvent : l’Azerbaïdjan est devenu une menace pour la sécurité et la stabilité dans le Sud-Caucase. Ce pays perd le sens de la réalité et s’efforce par tous les moyens de faire capoter les pourparlers de paix. C’est pourquoi, en dépit des efforts intensifs déployés par les trois pays co-présidents au cours des six dernières années (près de vingt sommets, plusieurs dizaines de rencontres au niveau ministériel, des visites des trois co-présidents dans la région), il n’a pas été possible d’enregistrer une percée dans les négociations.

La partie azerbaïdjanaise mène sans relâche une campagne de dénigrement contre les co-présidents du Groupe de Minsk. Elle s’en prend également au représentant personnel du président en exercice de l’OSCE (qui s’emploie pourtant, avec son équipe, à éviter que la situation ne dégénère). Les responsables azerbaïdjanais tentent de déplacer le processus de règlement dans d’autres formats que celui de la co-présidence du Groupe de Minsk de l’OSCE.

En fait, les maîtres de Bakou ne sont intéressés que par l’obtention d’avantages unilatéraux. Ce qui explique qu’ils aient délibérément provoqué l’échec des derniers sommets (Saint-Pétersbourg en juin 2010, Astrakhan en octobre 2010, Sotchi en mars 2011, Kazan en juin 2011). L’Arménie le déplore. Elle considère — et les co-présidents avec elle — que toute manoeuvre visant à ralentir le processus des négociations pour parvenir à un accord équilibré sur les principes de base d’une paix globale est inacceptable.

Un règlement est-il possible ?

Nous sommes convaincus que les principes et les éléments énoncés dans les déclarations successives des chefs d’État des pays co-présidents, au cours des six dernières années, peuvent servir de fondement à un règlement juste et durable du conflit.

Nous partageons l’approche selon laquelle les peuples doivent être préparés pour la paix et non pour la guerre. Malheureusement, les dirigeants azerbaïdjanais font, jusqu’à présent, exactement l’inverse. Contrairement à l’Azerbaïdjan, l’Arménie, en réponse à l’appel des présidents des pays co-présidents, a plusieurs fois réaffirmé son attachement aux principes du droit international.

Nous sommes entièrement d’accord avec ces pays coprésidents pour affirmer que l’usage de la force ne résoudra pas le conflit et que seul un règlement négocié peut conduire à la stabilité, à la paix, et ouvrir de nouvelles opportunités pour la coopération et le développement régional. Plus vite les dirigeants azerbaïdjanais comprendront cette réalité, plus le règlement du conflit sera proche.

Le jour où l’Azerbaïdjan se sera débarrassé de ses illusions, le jour où il aura réalisé que ce n’est pas en engloutissant l’argent du pétrole dans une stratégie de tension militaire sans fin qu’il obtiendra un règlement favorable à ses intérêts, ce jour-là, je le répète, nous pourrons espérer des progrès visibles dans le processus de paix. L’Arménie, pour ce qui la concerne, poursuivra dans cette voie. Une voie exclusivement pacifique.

 

(1) Dans les années 1918-1920, le pouvoir était exercé par l’Assemblée des Arméniens du Karabagh. Le 22 juillet 1918, cette Assemblée a déclaré le Haut-Karabagh entité politique indépendante et a élu un Conseil national (parlement) ainsi qu’un gouvernement démocratique.
(2) Décision de la 5e Commission de l’Assemblée de la Société des Nations, 1er décembre 1920.
(3) Zerkalo, Azerbaïdjan, 23 juillet 2002.
(4) À Mayendorf (2 novembre 2008), Astrakhan (27 octobre 2010) et Sotchi (5 mars
2011 et 23 janvier 2012).
(5) À L’Aquila (2009), Muskoka (2010), Deauville (2011), Los Cabos (2012) et
Eniskilen (2013).
(6) À Helsinki (2008), Athènes (2009), Almaty (2010), Vilnius (2011), Dublin (2012),
Kiev (2013), Bâle (2014) et lors du sommet de l’OSCE à Astana (2010).
(7) « Rêves de pierre », Druzhba Narodov, 2012.
(8) - Stephen Castle, « Azerbaijan ‘flattened’ sacred Armenian site », The Independent, 30 mai 2006 ;
- Sarah Pickman, « Tragedy on the Araxes », archaeology.org, 30 juin 2006 ;
- « U.S. Envoy barred from Armenian cemetery in Azerbaijan », RFE/RL, 22 avril 2011. 

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